mardi 17 avril 2012

Les Maliens redoutent l’insécurité et la famine au Nord | La-Croix.com

Les Maliens redoutent l’insécurité et la famine au Nord | La-Croix.com
Dans les grandes villes du nord du Mali conquises par la rébellion touarègue et par les islamistes, les civils sont livrés sans défense à leurs nouveaux maîtres.
Ces Maliens, qui ont quitté dans ces cars le nord de leur pays conquis par des islamistes et des...
Ces Maliens, qui ont quitté dans ces cars le nord de leur pays conquis par des islamistes et des...
LAURENT LARCHER
Ces Maliens, qui ont quitté dans ces cars le nord de leur pays conquis par des islamistes et des rebelles touaregs, débarquent à Bamako.
À ce désastre s’ajoute une crise alimentaire grave, conséquence de la mauvaise saison des pluies en 2011.
Avec cet article

Gare de Fadji Sokono, 7 heures du matin, à l’ouest de Bamako. Un autocar plein à craquer en provenance de Gao, la ville du Nord tombée aux mains des Touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et des islamistes le 31 mars, se range dans la cour défoncée du terminus.
Après plus de vingt heures de voyage enfermés dans une carlingue sous 40 °C à l’ombre, les passagers peuvent enfin souffler. Ils sont sortis sains et saufs du piège nordiste. Ceux qui descendent du véhicule sont essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards.
Parmi eux, Myriam, 26 ans, infirmière à l’hôpital de Gao : « Une fois la ville tombée, elle a été livrée aux pilleurs,  raconte-t-elle. Et puis les islamistes ont rapidement imposé la charia, exécuté des voleurs. Nous, les femmes, nous ne pouvions plus travailler à l’extérieur : “La place de la femme est sa maison !”, justifiaient-ils. Pour sortir, je devais impérativement être voilée : ce n’est pas dans nos habitudes. Je suis restée enfermée chez moi jusqu’à la veille de mon dé  part. »

« Gao est devenue une ville fantôme »

 « Nous mour  ions de peur et de faim. Gao est devenue une ville fantôme »,  ajoute sa tante, Amana. Sur une charrette, elles entreposent ce qu’elles ont pu sauver : deux valises, quelques sacs en plastique et deux couvertures multicolores, c’est tout. Elles ont eu de la chance. Certains de
ces déplacés n’ont pas eu le temps d’emporter leurs biens. Surtout dans les premiers jours qui ont suivi la chute de Kidal (30 mars), de Gao (31 mars) et de Tombouctou (1er avril).
Ainsi, Yousif, père de famille et salarié d’une petite entreprise à Gao : « Lorsque j’ai appris la chute de Kidal, j’ai compris que les rebelles allaient s’en prendre à Gao. J’ai décidé de quitter la ville le lendemain, par mesure de précaution. En vue de ce départ, nous avons entreposé tous nos biens dans une camionnette. Peine perdue : les rebelles ont attaqué la ville le jour même et Gao est tombée dans la nuit. Au matin, notre camion avait disparu. Pendant deux jours, nous ne sommes pas sortis de la maison. J’ai appris qu’un car partait pour le Niger. J’ai pu avoir des places et nous avons fui aussitôt : sans aucune affaire ! »

Traversée du désert sans eau ni nourriture

Yasmin, elle, s’est échappée de Tombouctou avec toutes les femmes et les enfants de sa maisonnée, le jour même de la prise de la ville par les rebelles.
 « Nous avions entendu parler des femmes violées à Kidal et Gao,  raconte la jeune femme. Lorsque j’ai vu les premiers barbus au coin de notre rue, nous nous sommes enfuis, terrorisés, par la fenêtre arrière de notre maison : les femmes, les jeunes filles, les enfants. En priant Dieu, nous avons traversé le désert pendant 25 km pour rejoindre le fleuve Niger : sans eau, sans de quoi manger. Mais nous y sommes arrivés. Nous avons descendu le Niger en pirogue jusqu’à Mopti. Tous nos biens sont restés à Tombouctou. Mais, inch’Allah, nous sommes tous vivants. »
Yousif et sa famille ont mis cinq jours pour gagner Tombouctou en passant par le Niger, le Burkina Faso, avant de rejoindre le Mali. Et Yasmin et les siens, pas moins de sept jours…

« Les pauvres ne peuvent pas fuir »

C’est à la gare Fadji Sokono ou à celle, plus grande, de Daoudabougou, que descendent ces déplacés venus du Nord. Seules des compagnies privées assurent la navette avec Tombouctou. « Les cars sont pris d’assaut et les prix ont flambé,  explique un passant. Avant la chute du Nord, le prix du billet pour aller de Gao à Tombouctou était de 15 000 FCFA  (23 €). Il est aujourd’hui de 40 000 FCFA  (61 €). »
 « C’est une somme considérable : les pauvres ne peuvent pas fuir Gao qui est entourée par le désert. Et comme la ville a été complètement pillée, comment vont-ils se nourrir et se soigner ? »,  s’interroge un travailleur humanitaire malien, évacué de Gao quelques heures avant la chute de la ville.
Tous témoignent des mêmes choses : pillages, viols, chasses à l’homme contre les militaires en civil et les fonctionnaires, instauration de la charia. Les femmes, obligées de porter le voile, sont confinées chez elles. L’eau, les médicaments, les denrées alimentaires manquent dramatiquement. « À l’hôpital de Gao, ils ont tout pris, mêmes les perfusions et les matelas. Ils déposaient les malades à même le sol pour tout dérober. Impossible pour moi, une femme, de venir à leur aide. Beaucoup sont morts faute de soins »,  raconte Myriam, choquée.

La sécheresse aggrave encore la situation

Si l’on en croit ces témoignages, les conditions de vie des civils du Nord sont épouvantables. « Toutes nos informations vont dans ce sens »,  explique un médecin de Bamako travaillant pour une plate-forme humanitaire (1). « D’autant que la crise actuelle se joue sur fond de crise alimentaire »,  ajoute-t-il.
 « La saison des pluies a été plus courte cette année.  Les  pâturages et les points d’eau en ont souffert : déficit de fourrage pour les cheptels, chute des revenus pour les  éleveurs.  Les récoltes sont touchées et le prix des céréales augmente sur les marchés. Avant le coup d’État et la conquête du Nord par les rebelles, le prix des céréales avait augmenté de 40 % à 100 % selon les marchés par rapport à la même période, l’année dernière » , complète un agronome en mission au Mali pour la circonstance.
Selon le dernier rapport du système d’Alerte précoce de la République du Mali sur la sécurité alimentaire, pas moins de 111 communes étaient en difficulté alimentaire et 84 en difficulté économique en février 2012, en raison de la mauvaise saison des pluies. « J’ai vécu la sécheresse et la famine de 1983-1984. Si le Mali est touché par une seconde mauvaise saison des pluies, alors nous serons face à une catastrophe de l’ampleur de cette sécheresse historique » , prévient l’agronome.

200 000 déplacés

Le déplacement de populations avait d’ailleurs commencé avant l’offensive des rebelles. Le 30 mars, une plate-forme d’ONG humanitaires avait déjà recensé 200 000 personnes déplacées : 100 000 à l’intérieur du Mali et 100 000 dans les pays voisins.
 « Dans le Nord, il y avait une dizaine de camps de déplacés dont le plus important, le camp d’Aguelhock, accueillait 10 000 personnes. Aujourd’hui, nous n’avons aucun moyen de savoir ce qu’il en est, parce que nous ne pouvons plus nous rendre sur place » , déplore l’un des responsables de la Croix-Rouge malienne.
 « Il n’est pas interdit de penser que le nombre de déplacés a aujourd’hui au moins doublé » , affirme le médecin de Bamako. « Au début du mois de mars, nous avions recensé 90 000 déplacés dans la seule région de Gao,  ajoute l’humanitaire de Gao.  Mais tous les jours, il en arrivait de Tessalit, d’Aguelhock, de Kidal… Le 21 mars, nous avions compris qu’en réalité, nous devions secourir environ 180 000 déplacés. »

Les convois humanitaires bloqués

Sur le plan sanitaire, la situation au Nord apparaît tout aussi alarmante. « Visiblement, les hôpitaux et les centres de santé de Gao ont été détruits. Ils sont encore debout à Tombouctou, mais y a-t-il du personnel pour les faire fonctionner ? On en doute ! » , s’interroge un travailleur humanitaire.
Si la situation des villes n’est pas bonne, celle des hommes et des femmes qui vivent dans le désert est encore plus alarmante : « Ils doivent puiser dans leurs réserves, ils ne peuvent compter que sur leurs ressources et ils sont sans défense contre les pillards et les bandes armées. On estime à environ 120 000 les personnes qui vivent dans l’intérieur des régions du Nord » , lance l’agronome.
Pour l’heure, il est presque impossible pour les ONG de venir à leur secours. Même s’il reste du personnel humanitaire local sur place, la plupart des convois ne parviennent plus à arriver dans la zone. « Tant que nous ne pourrons pas aller dans le Nord, ces populations seront livrées à elles-mêmes » , déplore le responsable de la Croix-Rouge.

Désespoir

 « Le MNLA serait prêt à nous ouvrir “l’Azawad” – le nom de leur nouvel État autoproclamé –, si l’on reconnaît cette indépendance, ce qui est contraire à notre obligation de neutralité , précise un travailleur humanitaire. À cet obstacle s’en ajoute un autre : les djihadistes nous considèrent comme des entreprises occidentales, donc chrétiennes ; à leurs yeux, nous sommes  haram,  c’est-à-dire impies et mécréants. La seule aide qu’ils accepteraient est une aide proprement musulmane. Face à cette double exigence, nous sommes sans recours. Ce qui me désespère, c’est que nous avons les moyens de secourir nos compatriotes du Nord en peu de temps. Mais notre aide est bloquée. »
(1) Pour des raisons de sécurité, les personnes qui ont accepté de rencontrer La Croix  à Bamako, ont souhaité garder l’anonymat.

LAURENT LARCHER, à BAMAKO

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