mercredi 18 avril 2012

Les deux pièges à éviter dans la recherche d’une sortie de crise au Nord-Mali | Slate Afrique

Les deux pièges à éviter dans la recherche d’une sortie de crise au Nord-Mali | Slate Afrique
Le président Traoré prête serment le 12 avril 2010. REUTERS

 

 

 

 

 

Gilles Olakounlé Yabi est directeur du Projet Afrique de l’Ouest de l’organisation International Crisis Group. Il analyse pour SlateAfrique les conditions d'une sortie de crise.

L’heure de gloire du capitaine Amadou Haya Sanogo, le chef des militaires qui ont renversé le président Amadou Toumani Touré (ATT) le 22 mars dernier, est terminée. Sous la forte pression de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui avait déployé tout son
arsenal de sanctions diplomatiques, économiques et financières contre l’Etat malien, et ayant heureusement échoué à embarquer dans leur aventure la grande majorité des partis politiques et associations de la société civile, les putschistes ont accepté de rendre le pouvoir à une autorité civile constitutionnelle.
Le coup d’Etat aura cependant mis brutalement fin à la carrière du président ATT, qui devait se retirer en juin prochain au terme de ses deux mandats et n’avait pas entrepris, comme d’autres présidents du continent, de modifier la Constitution pour demeurer au palais.  Sa démission formelle le 8 avril a permis l’aboutissement du schéma complexe de retour à l’ordre constitutionnel proposé par la CEDEAO : constatation de la vacance définitive de la présidence par la Cour constitutionnelle, puis désignation du président de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré, comme nouveau président intérimaire, qui est entré en fonction le 12 avril. Le capitaine Sanogo, chef d’Etat autoproclamé pendant deux semaines, et ses proches, entendent cependant peser dans la suite des évènements, ayant réussi à évincer et à décrédibiliser l’ancienne hiérarchie militaire.

Organiser les élections libres

L’autre volet, davantage politique que constitutionnel, de l’accord-cadre négocié par la CEDEAO le 6 avril prévoit la mise en place d’une transition dirigée par un Premier ministre et chef d’un gouvernement d’union nationale qui disposera « des pleins pouvoirs » pour « gérer la crise dans le Nord du Mali » et « organiser les élections libres, transparentes et démocratiques », tout cela dans un délai incertain.  Si l’absence d’un gouvernement reconnu par la communauté internationale à Bamako était un obstacle majeur à la recherche d’un début de solution à la crise armée dans le Nord, le retour à l’ordre constitutionnel ne suffira pas à restaurer la souveraineté de l’Etat sur l’intégralité du territoire. La paix, la sécurité et l’unité du pays restent gravement et durablement menacées par l’indépendance de « l’Etat de l’Azawad » proclamée par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et peut-être encore davantage par l’installation sur ce territoire de groupes armés naviguant entre un islamisme radical étranger aux pratiques religieuses locales, terrorisme et grande criminalité transsaharienne.
Si les rebelles du MNLA, aidés par le groupe islamiste Ansar Dine dirigé par un ancien rebelle Touareg Iyad ag Ghali, étaient déjà en passe de chasser les forces gouvernementales mal organisées et peu motivées de toutes leurs positions dans le nord après avoir deux mois d’attaques des camps militaires du nord à partir du 17 janvier dernier, le coup d’Etat leur a permis de conquérir en quelques jours Kidal dans l’extrême nord-est, Gao un peu plus bas toujours à l’est, et Tombouctou au nord-ouest.
Dans les deux dernières villes, des pillages et des destructions ont plongé les populations civiles dans une situation humanitaire grave. Les informations faisant état de cas de viols à Gao en particulier semblent crédibles et témoignent de la tragédie humaine qui se joue derrière les jeux d’influence des acteurs locaux, régionaux et internationaux de la crise et les élucubrations géopolitiques.
Jusqu’au début de cette année, la vie n’était certes pas facile pour tous dans ces villes austères du Nord-Mali, mais les résidents vaquaient paisiblement à leurs occupations, et personne ne venait leur imposer, au bout du fusil-mitrailleur, une nouvelle pratique de l’Islam.    
La CEDEAO, l’Union africaine (UA) et le Conseil de sécurité des Nations unies ont  jusque-là fermement défendu le principe du respect de l’intégrité territoriale du Mali, et condamné sans équivoque l’indépendance autoproclamée de l’Azawad. L’affirmation du principe ne suffira pas. Dans l’atmosphère de divisions, d’émoi et d’ébullition qui défigure aujourd’hui un pays connu pour la tolérance de sa population multiethnique et pour le culte du dialogue comme mode de résolution des conflits, il faut absolument éviter de tomber dans deux pièges.

Premier piège: montrer une complaisance dangereuse à l’égard du MNLA

Le premier est celui de montrer une complaisance dangereuse à l’égard du MNLA à cause du discours politique structuré de ses dirigeants, de sa promesse de restaurer l’ordre dans « son » territoire de l’Azawad et d’y domestiquer tous les autres groupes armés, notamment ceux qui sont liés à Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) et au terrorisme de manière générale.

Deuxième piège: Croire qu’une reconquête militaire du nord serait aisée

L’autre dangereuse tentation est de croire qu’une reconquête militaire du nord par les forces gouvernementales, épaulées ou équipées par une force régionale ou internationale, serait aisée et suffirait à ramener la quiétude au Mali.
La question Touareg et celle de l’articulation entre la vaste étendue désertique du nord et la partie sud du pays centrée sur la Bamako, sont aussi anciennes, sinon plus anciennes, que la République indépendante du Mali elle-même, qui date de septembre 1960. Les forces coloniales françaises, dans leur conquête de la partie saharienne de l’actuel territoire malien au début du dernier siècle, avaient rencontré la résistance des clans Touareg. Et ces derniers avaient ensuite montré une forte hostilité à leur intégration dans le nouvel Etat indépendant du Mali en 1960 avec pour capitale et centre de décision politique et économique, Bamako, fort éloignée physiquement et culturellement des  espaces sahariens.
Il est inutile de nier la persistance dans les esprits, au Mali comme ailleurs, d’un antagonisme ancien et d’une relation de méfiance entre les populations « à peau claire » du Sahara et populations « noires » subsahariennes, malgré les multiples métissages et la cohabitation largement pacifique depuis des décennies entre Touareg, Arabes, Sonraï, Peul, Bambara, Malinké, Sarakollé, Bozo, Dogon et de nombreuses autres communautés au nord comme au sud de l’immense territoire malien.
Il reste que depuis l’indépendance, les rébellions Touareg contre les gouvernements de Bamako n’ont jamais totalement cessé et on ne compte plus les « Fronts », les « Armées », les « Mouvements» de « libération de l’Azawad », avec des revendications d’autonomie plus ou moins forte par rapport au pouvoir central malien accusé de ne pas en faire assez pour la préservation de l’identité culturelle et le progrès économique et social des Touareg.

La disparition brutale de Kadhafi

La réponse malienne et africaine à la conquête armée des régions administratives de Kidal, Gao et Tombouctou par les rebelles touareg doit être aujourd’hui aussi complexe et multiforme que le problème qui est posé sur le terrain par la présence concomitante de groupes islamistes puissamment armés aux contours et aux objectifs aussi flous qu’inquiétants. Il s’agira, dans le cadre d’efforts de paix à venir, non seulement d’examiner certaines des revendications des populations Touareg, – dont absolument  rien n’indique qu’ils adhèrent majoritairement à la surenchère indépendantiste du MNLA-, mais aussi de faire de la sécurité et de la préservation du mode de vie de toutes les populations résidentes du Nord-Mali une exigence non négociable. Le recours à la force pour atteindre cet objectif doit rester une option.
La disparition brutale du facteur Kadhafi qui était autant un fauteur de trouble qu’un médiateur des conflits dans le Sahel pendant des décennies, et le départ de Libye de combattants Touareg aguerris et solidement armés, ont indubitablement précipité le Mali dans une période d’instabilité sans précédent. Il n’en sortira entier et uni dans sa diversité que si les populations civiles en détresse dans le nord sont rapidement secourues, si le MNLA range sa prétention à l’indépendance de l’Azawad, si la ferveur nationaliste et guerrière est contenue à Bamako et si la CEDEAO, l’UA et l’ONU créent les conditions sécuritaires et politiques d’un processus de négociations entre représentants légitimes des citoyens maliens du sud et du nord. Dans cette affaire, il ne faudra pas négliger les dimensions psychologiques et affectives et éviter de faire perdre la face à l’une des parties. S’il est une caractéristique que partagent les Maliens du désert et ceux de la savane arborée, c’est bien la fierté.
Gilles Olakounlé Yabi
Gilles Olakounlé Yabi est directeur du Projet Afrique de l’Ouest de l’organisation International Crisis Group. 
La version anglaise de cet article sera publiée sur le site openDemocracy.net
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