dimanche 30 septembre 2012

Mali: «Les islamistes, unis face à une intervention armée» | JOL Journalism Online Press

Mali: «Les islamistes, unis face à une intervention armée» | JOL Journalism Online Press

Depuis bientôt six mois, le Mali est la cible de mouvements islamistes qui se sont emparé de toute la partie Nord du territoire. La question d’une intervention militaire, après avoir longtemps été envisagée, serait sur le point de se confirmer. Le sujet est à l’ordre du jour de la 67ème conférence de l’Assemblée générale de l’ONU réunie à New York et François Hollande l'a défendu lors de son intervention. Pour André Bourgeot, chercheur au CNRS, les forces armées devront faire face à trois mouvements islamistes désormais bien installés dans leur région.



Photo : capture d'écran vidéo

La crise au Mali est au cœur des discussions, à l’occasion de la 67ème conférence de l’Assemblée générale de l’ONU qui a débuté à New York, mardi 25 septembre. Dans son discours devant l'Assemblée, François Hollande a appelé à la mobilisation autour de la question malienne et à une intervention pour que les Maliens retrouvent l'intégrité de leur territoire. Depuis le 22 mars dernier, et le coup d’État qui a renversé le régime en place, le pays subit une grave crise politique associée à une invasion de divers mouvements islamistes au Nord du pays.

Alors que le président par intérim du Mali, Dioncounda Traoré a appelé à une intervention militaire de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) - intervention que la France a accepté de soutenir matériellement -, la question est désormais entre les mains de l’ONU, qui a la charge de décider des moyens et des forces qui interviendront dans le pays.

Pour André Bourgeot, chercheur au CNRS et spécialiste du Sahel, les forces militaires qui interviendront se heurteront à une force islamiste qui a eu plusieurs mois pour s’installer et se faire accepter par la population locale. Pourtant, l’enjeu est de taille et la sécurité de toute la région subsaharienne est concernée.

Ansar Dine, Aqmi et le Mujao se partagent le Nord du Mali

Les islamistes ont envahi le Nord du Mali depuis le coup d’État du 22 mars. Depuis, les groupes islamistes ont eu le temps de s’installer et de commencer à descendre vers le Sud. Qu’en est-il aujourd’hui ? N’aurait-il pas été plus facile d’intervenir dès le début ?

Il est évident qu’une intervention directement après le 22 mars aurait été beaucoup plus simple. Désormais, les islamistes ont bien installé leur régime. Il y a eu un effet bascule, il y a cinq ou six semaines. Désormais, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ainsi qu’Ansar Dine et le Mouvement pour l’unicité et le djihad islamique (Mujao) contrôlent tout le Nord du pays. Ils sont même descendus jusqu’à Douentza, une ville située au sud de Tombouctou, censée être en dehors de la zone de contrôle des islamistes.

Au-delà du plan géographique, la nébuleuse islamiste a également eu le temps d’appliquer la charia et de mettre en place un début d’administration.

Il faut savoir que la présence islamiste au Nord du pays est également considérée par certaines populations locales comme un retour à l’ordre après une grande période de désordre. Lorsque les Touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) se sont approprié la région, après le coup d’État, de sérieux abus ont été soulevés. L’arrivée des islamistes et l’imposition de la charia ont été paradoxalement perçues comme un retour à l'ordre.

La charia a donc imposé un cadre à une région en désordre ?

La charia n’a pas forcément imposé un cadre, mais au moins un ordre. Les populations du Nord ne veulent pas de la partition que proposait le MNLA. Ce n’est donc pas une adhésion idéologique mais une adhésion territoriale au Mali. Les Songoye, qui représentent la majorité de la population au Nord du Mali face aux Touaregs qui sont minoritaires, ont accueilli le projet des islamistes comme celui d’un retour à l’ordre, ce qui ne veut pas dire pour autant que les populations adhèrent aux pratiques de la charia.

La charia comme alternative à l'indépendance

Les Touaregs ont dû se replier face à l’avancée des islamistes. Où sont-ils aujourd’hui ?

Après avoir été défaits par les djihadistes, les touaregs du MNLA se sont repliés dans la brousse. Ils seraient actuellement en train de préparer une tentative de rebondissement. Un des leaders du MNLA, Ibrahim Ag Mohamed Saleh, a fait une proposition de soutien à Bamako. Les autorités n’ont pas répondu à l’appel des Touaregs et ces derniers ont donc affirmé qu’ils se rallieraient aux djihadistes.

Il semblerait également qu’il y ait des tensions internes au sein même du MNLA. Un autre mouvement s’est créé, le Front populaire de l’Azawad (FPA), qui dénonce la dérive du MNLA sur ses positions indépendantistes. Ces derniers préparent sans doute les négociations qui pourraient porter sur une autonomie élargie. À bout de souffle, et sans le soutien du gouvernement malien, les Touaregs pourraient repenser une alliance avec les islamistes.

Les Touaregs laïcs pourraient-ils réellement s’allier aux islamistes ? Ne serait-ce pas une forme d’alliance contre-nature ?

Ce ne serait pas forcément contre-nature. Il y a déjà eu ce type d'alliance dans le passé et certains d'entre eux pourraient rejoindre Ansar Dine pour des raisons pécuniaires. Aujourd’hui, le MNLA n’a plus vraiment de poids politique et militaire, ils pourraient donc faire le choix de l’alliance. Mais ce choix les discréditerait.

Dans le cas d’une intervention militaire, les islamistes d’Aqmi, d’Ansar Dine et du Mujao feront-ils front uni ou doit-on s’attendre à des dissensions et des luttes de pouvoir entre les trois groupes ?

Dans la région, même si les mouvements sont réunis au sein d’une même alliance, ils ont chacun leur autonomie. Ils poursuivent les mêmes objectifs mais ne visent pas les mêmes populations.

Ansar Dine est un mouvement islamiste constitué d’autochtones. Le Mujao regroupe de nombreuses nationalités subsahariennes mais reste dirigé par des autochtones et toutes leurs cibles sont algériennes. Aqmi, pour sa part, a une dimension plus internationale, ses dirigeants sont issus du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien.

Les différents mouvements sont également organisés de manière géographique. Ansar Dine contrôle Tombouctou,et Kidal  alors que le Mujao s’est installé à Gao.

Tout laisse à supposer que dans le cas d’une intervention internationale, ils feront front uni.

Dans tous les cas, l’enjeu de l’intervention est aujourd’hui entre les mains de l’ONU. Il faudra, par la suite, savoir quel type d’intervention sera mis en place. On parle d’intervention internationale. Mais qu’est-ce qu’une intervention « internationale » ? S’agira-t-il d’une intervention des forces africaines de la Cédéao ou de forces étrangères ? Il faudra attendre la décision du Conseil de sécurité qui se réunira à l’issue de la séance de l’Assemblée générale de l’ONU.

Les intérêts de la France sont grands au Mali

L’intervention au Mali semble décidée, en tout cas entre les autorités maliennes et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). La France a affirmé vouloir soutenir cette intervention, quels sont les intérêts français sur place ?

Les intérêts de la France sont multiples. Elle cherche tout d’abord à protéger son influence sur la sous-région, en tant qu’ancienne puissance coloniale. Il y a ensuite l’enjeu des ressources minières du triangle d’or qui comprend l’extrême Nord du Mali, le nord de la Mauritanie et le sud de l’Algérie qui est riche en pétrole et en gaz. Puis il y a également le massif montagneux de l’Adrar, au nord de Kidal, riche en uranium.

Cette ressource est très importante et de nombreux acteurs internationaux pourraient s’investir dans ce conflit pour la préserver.

Il y a quelques jours, les islamistes qui retiennent quatre Français en otage au Nord du Mali ont fait savoir qu’ils pourraient les assassiner si la France s'entêtait dans sa volonté d’encourager et de soutenir matériellement un conflit au Mali. Pensez-vous qu’Aqmi pourrait véritablement mettre ses paroles en pratique ?

Il y a effectivement un risque majeur car Abou Zeid, chef d’Aqmi dans la régionn est un des plus virulents membres de l’organisation. Il ne faut pas oublier que c’est lui qui est à l’origine de la mort de Michel Germaneau, enlevé le 20 avril 2010 et assassiné le 25 juillet suivant et du Britannique Edwin Dyer.

Il y a des risques, mais ces otages représentent également un enjeu de taille pour Aqmi qui est tiraillé par des relations conflictuelles entre ses différents membres. Un des enjeux est notamment de savoir qui, parmi les chefs, contrôlera l’argent de la rançon qui est demandée.

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