mardi 18 juin 2019

« Face aux violences, nos Etats sahéliens, très fragiles, peuvent s’effondrer, et très rapidement »

« Face aux violences, nos Etats sahéliens, très fragiles, peuvent s’effondrer, et très rapidement »

« Face aux violences, nos Etats sahéliens, très fragiles, peuvent s’effondrer, et très rapidement »

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Pour l’intellectuel malien Adam Thiam, seuls le désarmement et  la bonne gouvernance permettront au Mali et au Burkina Faso d’enrayer la spirale des violences nourries par la prolifération des milices et l’expansion djihadiste.
Adam Thiam.
Adam Thiam. Courrier des Afriques
Journaliste et consultant, Adam Thiam est spécialiste du centre du Mali. Auteur d’un rapport de référence in­titulé « Centre du Mali : enjeux et dangers d’une crise négligée », publié en 2017 par le Centre pour le dialogue humanitaire, il a aussi étudié les ­conflits et les questions de développement au Sahel. Cet intellectuel malien est par ailleurs un familier des arcanes politiques : ex-porte-parole de la commission de l’Union africaine, il est actuellement conseiller de l’ancien président de transition malien Dioncounda Traoré (2012-2014).

Au Mali, le nombre de civils tués dans des attaques a augmenté de 300 % entre novembre 2018 et mars 2019, en majorité dans la région du centre. Le Burkina Faso s’embrase à son tour. Comment expliquer cette flambée des violences ?

La situation qui prévaut aujourd’hui dans le centre du Mali découle de l’offensive djihadiste qui avait été lancée dans le nord, en 2012. C’est cette même année qu’Amadou Koufa [aujourd’hui chef djihadiste dans le centre du Mali] a été recruté, au nord, par Iyad Ag Ghali [principal leader djihadiste pour ­l’ensemble du Sahel].
Un de leurs projets était alors d’annexer le centre du Mali. Ils ont échoué, mais beaucoup de groupes armés islamistes sont restés dans la région du centre ou se sont dispersés vers le Burkina Faso. D’ailleurs, au Burkina, Ibrahim Malam Dicko [fondateur du groupe armé islamiste Ansaroul Islam] a lui aussi été formé par Iyad Ag Ghali, qui a placé ses pions pour creuser son sillon.
Ses combattants ont attendu que les opérations militaires de 2013 [opération « Serval » menée par l’armée française] se tassent. La suite a été relativement facile pour eux. Il n’y avait pas vraiment d’Etat capable de les contrer, et ils ont pu avancer.
Au Burkina Faso, les autorités ont favorisé l’implantation des milices koglweogo sur la base d’un constat, valable aussi au Mali : dans cette guerre asymétrique qui déstabilise les États, les troupes régulières ne suffisent pas

Quel est le lien entre l’offensive ­djihadiste de 2012 et les affrontements actuels entre milices d’autodéfense qui se multiplient au Sahel ?

La création de ces milices a été une riposte au djihadisme. Au centre du Mali, ce phénomène est apparu, fin 2015, dans le sillage de l’opération militaire « Seno ». L’armée malienne a en effet commencé à utiliser comme éclaireurs des membres de la confrérie traditionnelle des chasseurs [appartenant au peuple dogon] pour lutter contre les groupes armés islamistes.
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Un an plus tard, le chef de la confrérie, Théodore Soumbounou, était assassiné par des djihadistes peuls. La milice dogon Dan Na Ambassagou a été créée dans la foulée en réaction au meurtre de Soumbounou. Meurtre dont les chasseurs dogon ont rendu responsables les Peuls en général, selon un raccourci : tous les djihadistes qu’ils avaient tués étant des Peuls, tous les Peuls étaient un problème. Dan Na Ambassagou a organisé un blocus économique contre la communauté peule, qui s’est à son tour ­défendue en se dotant de milices.

Au Burkina Faso aussi, les affrontements se multiplient. Les causes sont-elles les mêmes qu’au Mali ?

Nos problèmes sont les mêmes. Nos armées sont logées à la même enseigne. Nos Etats aussi. Toutes ces milices sont nées à partir du sentiment partagé par les différentes communautés : elles ne se sentent pas assez protégées par l’Etat et l’armée.
Au Burkina Faso, les autorités ont favorisé l’implantation des milices koglweogo sur la base d’un constat, valable aussi au Mali : dans cette guerre asymétrique qui déstabilise les Etats, les troupes régulières ne suffisent pas, et il est possible de faire appel à des troupes paramilitaires susceptibles de contribuer à la sécurisation du pays. Je pense que c’était là une erreur, car l’action de ces milices s’est pervertie.

Au vu de la multiplicité des acteurs et des conflits au Sahel, ne se dirige-t-on pas vers un morcellement politique des zones touchées par l’insécurité ?

C’est tout à fait possible. Dans la région de Mopti, au Mali, il n’y a plus d’Etat. La quasi-totalité des 108 communes qui composent cette région sont dans l’œil du cyclone djihadiste. A tel point qu’il n’est pas exagéré de parler dans cette zone d’un début de califat. L’Etat est présent dans les chefs-lieux, mais, autour, les djihadistes ont imposé leur loi. La question de l’existence de l’Etat se pose même au-delà du centre du Mali, à l’échelle nationale malienne et pour le Burkina Faso.

Les Etats malien et burkinabé sont très affaiblis. Leurs armées sont souvent ­accusées de ne pas intervenir à temps quand une attaque vise des civils. ­Comment l’expliquer ?

Les routes sont littéralement minées. L’un des réflexes des militaires est d’essayer d’échapper aux embuscades que pourraient leur tendre les djihadistes. Les soldats sont mal équipés, et je pense que l’instinct de survie prime chez eux – ce qui pourrait expliquer pourquoi ils ne répondent pas toujours aux alertes. S’ajoute à cela le manque de qualification de l’armée, très peu préparée à cette guerre asymétrique.

Quelle est votre analyse de la réponse ­apportée par les autorités aux conflits ­entre milices, dans le centre du Mali et au Burkina Faso ?

Au vu de la situation, la réponse apportée est insuffisante. L’insécurité ne s’est pas seulement aggravée, elle s’est aussi étendue. Je doute que nos Etats aient pris la juste mesure de l’ampleur du problème. Entre 2014 et 2016, quand les habitants du centre du Mali disaient que ça n’allait pas, personne ne les a écoutés.

Pourquoi ?

Par manque d’intérêt. Le centre du Mali est loin de Bamako. La réalité, pour nos dirigeants, ce sont les capitales. C’est ça, les gouvernances africaines ! D’un côté, il y a le pouvoir dans les capitales, où les élites se reproduisent et, de l’autre, le pays réel constitué à 90 % de cultivateurs et d’éleveurs de troupeaux. Ces citoyens ne savent pas forcément le nom de leur président. Ils ignorent aussi le plus souvent que l’Etat a des obligations envers eux, simplement parce qu’ils n’en sont pas informés.

Au Mali, les voix exhortant le gouver­nement à désarmer les milices se multiplient. Il l’a promis, a lancé des appels, mais cela ne fonctionne pas. Pourquoi ?

Tant que les autorités ne neutraliseront pas les mouvements djihadistes, le désarmement des milices sera compliqué. Ces groupes se sont armés pour se défendre contre les terroristes. Pour qu’ils acceptent de rendre leurs armes, ils ont besoin de l’assurance que les djihadistes sont vraiment combattus par l’Etat. Or, ni les Peuls ni les Dogon n’ont cette conviction. Et puis l’Etat malien ne peut pas désarmer seul tous ces groupes.

Au Mali, les critiques envers la communauté internationale sont de plus en plus nombreuses. Beaucoup de Maliens ­estiment qu’elle n’agit pas pour empêcher les violences…

Elle agit ! Aujourd’hui, les seules actions véritables contre les djihadistes sont menées par la force française « Barkhane ». Toutes les enquêtes concernant les droits de l’homme rendues publiques sur ces conflits, c’est la ­Minusma qui les produit. Et la mission onusienne appuie aussi des projets de développement et le processus de dialogue entre les communautés. Il faut le dire : ceux qui ne font pas grand-chose, c’est nous-mêmes !
« Si le centre du Mali tombe, il n’y aura tout simplement plus de pays en tant que tel »

Si le cycle des violences n’est pas enrayé au Sahel, vers quoi se dirige-t-on ?

Ce sont les fondements mêmes de nos Etats et leur vivre-ensemble qui sont à présent menacés. Avant cet engrenage, nos Etats sahéliens étaient déjà très fragiles. Aujourd’hui, ils peuvent s’effondrer, et très rapidement. Il n’en reste déjà que très peu de chose.
Au Mali, si le centre s’enflamme définitivement, le pays risque de se retrouver divisé, car cette région constitue le point de jonction entre le nord et le sud. Il est un passage obligé. Si le centre tombe, il n’y aura tout simplement plus de pays en tant que tel.

Quelles pistes pourraient être envisagées pour éviter un tel scénario ?

Il faut désarmer toutes ces milices et faire en sorte que les populations ne prennent plus les armes. La guerre au nord du Mali et l’accord de paix d’Alger, signé en 2015 entre le gouvernement et les anciens groupes re­belles [indépendantistes touareg], ont eu un impact sur la course à l’armement des autres communautés ailleurs.
Ces dernières ont vu que des concessions avaient été faites aux ­rebelles et elles se sont dit : si ça leur a été concédé, c’est que, nous aussi, nous pouvons obtenir des concessions en faisant comme eux, c’est-à-dire en prenant les armes.
Pour éviter cela, il faut que les Etats se redéploient et mettent en place une gouvernance vertueuse. Les Etats corrompus ne sont plus ­acceptés. Ni à Mopti ni au Burkina Faso. Tant que les administrateurs seront vus par les locaux comme des prédateurs économiques, les autorités auront beau renforcer leur présence, elles auront toujours des ennemis. Le premier combat des Etats devrait être celui contre la corruption.

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