lundi 25 février 2013

L'intervention est-elle un préalable au règlement d'une crise politique ?

L'intervention est-elle un préalable au règlement d'une crise politique ?
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Le Mali est entrée dans une spirale infernale en 2012 : défaite de l'armée malienne en janvier, renversement du président Amani Toumani Touré (ATT) en mars, proclamation de l'indépendance de l'Azawad par le mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) en avril. Alors que le choix des solutions diplomatiques tend à être relégué au second plan pour envisager une option armée, comment une intervention militaire peut-elle s'inscrire dans le cadre du règlement politique et global de la crise malienne ?
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Genèse et évolution du «problème touareg»

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le 24.02.13 | 10h00 Réagissez

zoom | © D. R.

La révolution industrielle qu’a connue l’Europe vers le XVIIIe siècle a engendré le besoin, chez les grandes puissances coloniales, de trouver de nouveaux débouchés à leurs produits manufacturés.

C’était dans cette ambiance de compétition coloniale que les explorateurs européens livrèrent des informations sur les voies de passage, ainsi que sur les tribus touareg à l’intérieur du Sahara. Le sort réservé à la mission Flatters(2) en 1881 par les Touareg du Hoggar retarda la pénétration coloniale de vingt ans.
Pendant ce temps, le Sahara touareg se présente comme la dernière tache blanche sur les cartes coloniales de l’Afrique de l’Ouest. Cette situation n’a fait que mythifier davantage l’image du Sahara et de ses habitants dans l’imaginaire des Européens et à inciter à sa conquête. Cette période s’est caractérisée par la prise de Tombouctou (1893), d’In Salah (1900), deux comptoirs commerciaux importants situés, respectivement à l’ouest et au nord du monde touareg. Comme conséquence de l’occupation du pays touareg, l’établissement de «la paix coloniale», l’organisation de territoires sahariens en ceux dépendant de l’Afrique du Nord ou les «Touareg du Nord»(3) et les autres d’Afrique occidentale française (AOF), le Niger et le Mali.
Seuls les Touareg maliens feront l’objet de ce texte.
Nous analyserons, dans une perspective historique, l’évolution de rapports entre l’Etat indépendant du Mali et ses populations touareg à la faveur de l’apparition, au cours de ces dernières décennies, de mouvements de contestation politico-militaires touaregs. Pour cela, nous relaterons dans un premier temps la genèse et l’évolution de ce qu’il est convenu maintenant d’appeler «le problème touareg». Nous évoquerons, tout le long du texte, la médiation algérienne, étant donné le rôle important joué par l’Algérie afin de trouver une solution négociée aux différentes rébellions touareg du Mali.
Enfin nous proposerons, à la lumière de données exposées, une lecture prospective des mutations sociopolitiques, au sein des Touareg maliens, dans un contexte marqué par la globalisation qui implique la présence de nouveaux acteurs étrangers dans la région sahélo-saharienne.
I - genèse du problème touareg (4)
A- La première confrontation 1963-64
Le premier contact violent entre un groupe touareg et un Etat-nation né de la décolonisation est intervenu suite au déclenchement, dans l’Adagh, d’une première rébellion touareg en 1963-64 soit trois ans seulement après l’indépendance du Mali, en 1960.
Les raisons profondes qui pourraient expliquer pourquoi seuls les Touaregs maliens ont choisi la voie de la confrontation dans leurs relations avec l’Etat-nation né de l’indépendance, pourraient remonter au temps de l’imposition des frontières et de l’annexion, le 16 avril 1904, de la partie malienne de leur territoire au gouvernement du Soudan français, et ce, malgré leur refus. En effet, les Kel Adagh avaient, en 1901, envoyé une députation à In Salah pour faire leur soumission aux autorités coloniales de Tidikelt (C. Ag Baye et R. Bellil, 1986)(5).
Leur rattachement au Maghreb permettait aux Kel Adagh de s’affranchir des Iwallemmedan dont ils étaient dépendants
(Grémont, 2010)(6) et de suivre Moussa Ag Amastan qui était leur allié dans la lutte contre les
razzias des Réguibat du Sahara occidental (Cortier, 1908)(7). Moussa, qui voulait représenter une alternative à la démarche de l’aménokal de l’Ahaggar, Ahitaghel, puis son neveu, Attici, qui choisirent la confrontation ouverte pour
contrer l’avancée des troupes françaises, devait prendre la tête du «Parti de la paix» (A. Bourgeot, 1986)(8).
Selon la tradition orale (D. Badi, 2010)(9), les Kel Adagh furent conseillés par Baye Al Kuntin, moqadem de la Qadiria, de ne pas s’affronter à l’armée française. Ainsi, en choisissant de ne pas s’opposer par la force à la pénétration coloniale, les Kel Adagh surent tirer les enseignements de la défaite des Iwallemmedan, (P. Boilley, 1999)(10). Toutefois, les rapports de force entre les armées coloniales firent que ni la stratégie de Moussa Ag Amastan d’annexer l’Adagh à l’Ahaggar ni celle des Kel Adagh de se rattacher au Maghreb ne virent le jour (A. Bourgeot, 1986)(11). Leur attitude pacifique envers les autorités françaises, après la défaite de Fihrun Ag Alinsar des Iwallemmdan (1916) permit aux Kel Adagh d’asseoir leur confédération sous l’œil bienveillant des autorités militaires de la région.
Ainsi, la chefferie des Kel Adagh était bien assise lorsque vint l’indépendance du Mali. A la différence de leur attitude pacifique à l’égard des autorités coloniales, les Kel Adagh choisirent la confrontation à l’endroit de l’avancée vers le Nord des troupes militaires du nouvel Etat-nation du Mali indépendant.

B- Projet politique de la première rébellion, contours géographiques du pays revendiqué
Malgré la présence de certains chefs touaregs de la boucle du Niger aux côtés de l’aménokal de l’Adagh, Zeid Ag Attaher, la rébellion de 1963-64 était une affaire des seuls Kel Adagh, (Lecocq, 2010). Ainsi, le projet politique de cette première rébellion était de maintenir, au sein du nouvel Etat national, le rôle prépondérant dont la chefferie des Kel Adagh bénéficiait sous l’autorité française. Un système de gouvernance similaire à celui mis en place par les autorités coloniales qui se sont appuyées sur les chefs traditionnels dans la gestion des territoires sahariens (A. Bourgeot)(12). Ce système était proche de l’Indirect Rule adoptée par les Anglais pour leurs colonies. Mais la nature révolutionnaire du système politique du nouveau régime socialisant malien supposait la conquête de l’ensemble de son territoire et le recouvrement de son autorité au sein de ses frontières (A. Bourgeot, 1989(13) ; R. Bellil et D. Badi, 1993)(14). Cette logique de l’Etat-nation justifiait donc l’éradication de toute contestation, comme ce fut le cas en 1963-64.

C- La «paix des braves» d’Intalla Ag Attaher
Intalla Ag Attaher, qui remplaça à la tête de la chefferie des Kel Adagh son frère aîné Zeid, qui prit la tête de la révolte, adopta une posture plus conciliante vis-à-vis des nouvelles autorités. C’est ainsi que, pour dénouer la crise née de la confrontation violente en 1963-64, il offrit ses bons offices. Il réussit à amener les combattants touaregs à déposer les armes contre une «paix des braves», contribuant à vider leur contestation de sa dimension politique. Ce faisant, il conféra la légitimité à l’action de l’armée qui devient ainsi une opération ordinaire de maintien de l’ordre(15). Ce geste d’Intalla en faveur de la paix permit à la chefferie des Kel Adagh de maintenir tant bien que mal son rôle d’intermédiaire entre l’administration et les tribus touarègues. Toutefois, le sentiment né de la défaite de 1964 que nourrissait le maintien en prison des chefs rebelles(16) contribua à entretenir vivace la flamme de la révolte.

D- Les crises écologiques et l’exil des années 1970-80
L’option éradicatrice, choisie par l’armée à l’encontre de la rébellion, n’a pas laissé place à une paix négociée qui aurait permis de désamorcer la crise et d’installer un climat de confiance entre les autorités et la population. Dans cette ambiance de méfiance réciproque, l’Etat est mis en cause pour expliquer toutes les crises et les catastrophes (sécheresses, épidémies, famines, etc.) qui s’abattaient sur la région.

E- Réactivation de la contestation dans l’exil et médiation algérienne
La relation de l’Algérie avec le «problème touareg» remonte à la guerre de Libération nationale lorsque certains militants de l’ALN s’étaient réfugiés dans la région de Kidal(17). Cependant, deux événements qui se sont déroulés au début de l’indépendance du Mali ont constitué les points saillants de cette relation. Il s’agit, d’une part, de l’octroi à l’armée malienne, par le président Ahmed Ben Bella, du droit de poursuite à l’intérieur du territoire algérien et, d’autre part, de la remise à Bamako des chefs rebelles(18).
Ces événements poussèrent les premiers réfugiés touaregs maliens à se rendre à Tamanrasset et à la base nucléaire française d’In Ekker(19). Ainsi, lorsque survint la sécheresse de 1973, l’économie nomade se trouvait déjà fragilisée. La sécheresse entraîna de graves famines qui poussèrent des familles entières sur le chemin de l’exil vers l’Algérie et la Libye où elles trouvèrent refuge (R. Bellil et D. Badi, 1993)(20). Les conditions de précarité dans lesquelles vivaient ces réfugiés étaient perçues comme une conséquence de leur exil dont le gouvernement de Bamako se serait rendu responsable.
Des idées circulaient et une nouvelle organisation politique vit le jour. Ainsi, ce sentiment contribua à cristalliser le projet politique de la deuxième rébellion. Il était fondé sur la vengeance (egha) à prendre sur l’armée malienne après la défaite de 1964 (B. Lecocq, 2010)(21).
II- deuxième rébellion, 1990
Le travail de sensibilisation fait autour des leaders historiques de la première rébellion installée dans l’exil(22) aboutit au déclenchement, en 1990, de la deuxième rébellion au Nord-Mali. En janvier 1991 furent signés, à Tamanrasset, les premiers accords entre le gouvernement du général Moussa Traoré et le Mouvement populaire de l’Azawad d’Iyad Ag Ghali, après six mois de combat (G. Klute, 1995)(23). Les accords mirent fin aux hostilités et consacrèrent l’Algérie, qui réussit à amener les deux parties à la table de négociations, comme médiateur.
Ces accords, qui portaient sur l’autonomie de gestion des régions du Nord Mali, précipitèrent la chute du général Moussa Traoré(24) et n’ont jamais été véritablement appliqués sur le terrain en raison de l’éclatement du Mouvement populaire de l’Azawad (MPA(25)) en plusieurs fronts et mouvements. Cet éclatement traduisait l’échec du projet politique de la deuxième rébellion qui envisageait la construction d’une nation touareg «Tumast n’Kel Tamasheq» au sein d’une entité territoriale Azawad dont les limites politiques devaient épouser celles du territoire touareg malien.
Le hasard voulut que la cité historique et multiethnique de Tombouctou vive la fin d’une guerre ethnique la plus douloureuse, à l’issue de la signature du Pacte national, en 1992. Fin que marqua la cérémonie de «la flamme de la paix» qui rassembla les «fronts et mouvements unifiés de l’Azawad» et le mouvement des Songhaïs (Ganda Koy). Il fut alors convenu non seulement de déposer les armes, mais de les brûler dans un impressionnant brasier. Cette opération a été perçue comme un franc succès qui venait couronner les efforts de la médiation internationale sous l’égide de l’Algérie.
L’adhésion, par les mouvements et fronts politico-militaires touaregs, au Pacte national et au programme d’intégration impliquait en même temps leur abandon de la dimension politique et géographique de l’Azawad et son remplacement par celle de République du Mali. Autrement dit, l’abandon de toute revendication sécessionniste.
III- troisième rébellion, 2006
Malgré des gros efforts en matière de développement et d’intégration des ex-combattants dans les corps de sécurité, l’application du Pacte national n’a pas convaincu certains leaders de la rébellion, qui reprochèrent au pouvoir de Bamako son laxisme dans sa traduction sur le terrain. C’est dans ces conditions qu’éclata, le 23 mai 2006, la troisième rébellion malienne (B. Lecocq, 2010)(26), l’Alliance démocratique pour le changement (ADC). Cette rébellion, tout comme celle des années 1963-64, fut encadrée et animée par les seuls Kel Adagh. Toutefois, la principale différence était que, cette fois, la chefferie traditionnelle n’y joua aucun rôle notable.
L’utilisation du terme «région de Kidal» dans sa plateforme de revendications au lieu d’«Azawad» semble indiquer que la troisième rébellion inscrit son action dans le cadre de l’Etat malien dont elle ne remet pas en cause les frontières et l’organisation administrative.
Son déclenchement, à un moment particulièrement sensible du fait de la présence des groupes terroristes du GSPC au Sahel, a fait que la médiation internationale devenait une question d’urgence.
En effet, la prise d’otages autrichiens et allemands par des éléments du GSPC basés au Mali, en 2003, justifia l’élargissement à la région du Sahel(27) de la lutte internationale contre le terrorisme conduite par les Etats- Unis. C’est ainsi qu’ont vu le jour les initiatives Pansahel et TSCTI(28). Là encore, les regards de deux parties, gouvernement et rebelles, se sont tournés vers l’Algérie pour solliciter sa médiation. Comme pour exprimer son attachement aux accords passés, l’Algérie a posé, d’entrée de jeu, des conditions aux futures négociations. Elle exigea et obtint de la partie touareg de renoncer à toute revendication territoriale ou sécessionniste.
L’implication de certains leaders de la rébellion touareg dans la libération des otages occidentaux attira l’attention des acteurs étrangers sur le rôle que ces anciens chefs rebelles peuvent jouer dans les nouveaux jeux politiques et sécuritaires qui se dessinent dans la zone. L’ADC, soucieuse de l’image de sa lutte sur la scène internationale, s’est démarquée des groupes terroristes du GSPC. L’Alliance leva ainsi les craintes et les appréhensions de l’opinion publique et de certains gouvernements quant à l’éventualité de ses connexions avec les militants islamistes. Plus encore, les rebelles touaregs entrèrent en conflit ouvert avec eux et les chassèrent de la zone qu’ils contrôlaient, en faisant des victimes.
L’un des points les plus importants des Accords d’Alger était lié à la mise en place d’unités combattantes placées sous le commandement de l’armée et formées d’anciens rebelles touaregs. Si cette clause satisfait les rebelles qui y voyaient une possibilité de s’assurer la gestion sécuritaire de leur territoire, elle ne semble pas avoir eu l’adhésion de Bamako, même si on y clame haut et fort que ces accords sont devenus une loi depuis que le Parlement les a cautionnés.
Cependant, pour nombre d’observateurs, les unités spéciales pouvaient être bénéfiques dans la mesure où elles permettaient de mettre à contribution le dynamisme guerrier des combattants touaregs dans la lutte contre les terrorisme.
IV- quatrième rébellion, 2008
Tout comme ceux de Tamanrasset, les Accords d’Alger n’ont pas pu trouver une voie d’application, ce qui encouragea Ibrahim Ag Bahanga à faire dissidence et à fonder l’Alliance des Touaregs du Nord-Mali pour le changement (ATNMC) entrant en guerre contre l’armée malienne.

La situation s’est compliquée lorsque les éléments de l’ADC quittèrent leur cantonnement de Kidal pour rejoindre la montagne, suite à l’assassinat d’un de leurs compagnons d’armes. Cette détérioration de la situation sécuritaire suscita les craintes de voir la région au bord du gouffre, d’autant plus que l’Algérie suspendit sa médiation pour protester contre les accusations de soutien à la rébellion formulées contre elle par certains organes de presse maliens.
Toutefois, suite à l’insistance des deux parties, gouvernement et rebelles, l’Algérie reprit sa médiation mais posa ses conditions : elle aurait souhaité être le seul médiateur et présider la commission de suivi de l’application de l’Accord d’Alger. Ces deux conditions peuvent être comprises comme une allusion faite aux interférences du voisin libyen dans le dossier touareg et le laxisme des autorités de Bamako quant à l’application effective de cet accord. Le ministre délégué aux Affaires maghrébines et africaines dira : «l’Algérie a suspendu sa médiation dans le conflit du Nord-Mali pour montrer à ceux qui l’accusent qu’elle est désintéressée et que sa seule motivation était de rapprocher les frères du nord Mali.»(29)
La confusion que fit planer Ag Bahanga quant à son adhésion à l’application des Accords d’Alger n’était pas pour faciliter la tâche des autorités algériennes. Sa déclaration depuis Tripoli, le 13 octobre 2008(30), selon laquelle il ne se sentait plus représenter par le porte-parole de l’ADC pouvait être comprise comme une manière de se démarquer des accords passés et d’aller vers de nouvelles négociations avec le gouvernement malien.
Cependant, l’ATNMC, n’ayant pas réussi à amener le Mali, et ce, malgré des contacts informels, notamment à Tripoli, à la table de négociation n’a pas pu obtenir une reconnaissance officielle. Toutefois, l’organisation d’Ag Bahanga resta le seul mouvement armé qui continua à poser le problème des rapports entre les Touaregs maliens à leur Etat par la voie des armes, et ce, jusqu’à l’avènement de l’actuelle rébellion.
V- Le conflit libyen et le problème touareg
Les Touaregs sahéliens, installés en terres libyennes depuis des décennies et qui avaient presque perdu tout lien avec leur pays d’origine, ont été les premiers à servir de chair à canon et à être envoyés en première ligne du front à Misratah, Zaouia et Tripoli, pour défendre le régime d’El Gueddafi. De l’avis des observateurs, ils ont contribué, par leur engagement militaire, à retarder de plusieurs mois l’issue de la guerre et cela malgré les bombardements de l’aviation de l’OTAN.
Deux tendances ont vu le jour au sein des Touaregs sahéliens lors d’une réunion qui eut lieu à Sebha, au mois d’août 2011, suite à la défaite de l’armée libyenne : ceux qui considéraient que leur installation en Libye n’avait plus de sens après la chute d’El Gueddafi et que le moment était venu de rentrer chez eux, et ceux qui estimaient qu’ils ne pouvaient pas quitter ce pays auquel ils avaient tout donné.
Désormais, ces deux tendances connaîtront deux destins différents.
Si l’avenir de ceux qui sont restés en Libye dépendra de leur aptitude à nouer des alliances politiques avec les différents clans de ce pays, qu’ils connaissent désormais très bien, ceux qui sont rentrés dans leur pays d’origine avec armes et bagages, compte tenu de leur statut de combattants et de la nature de l’armement dont ils disposaient, ont fait parler d’eux.
VI- La rébellion de 2012 et l’émergence de deux projets politiques opposés
L’adhésion d’une frange du mouvement touareg à l’idéologie islamiste et l’intervention de forces étrangères sont à appréhender dans le sens de l’internationalisation de la question touareg qui se nouait et se dénouait, jusque-là, dans un cadre régional restreint. Ainsi, le sort réservé au mouvement nationaliste touareg (MNLA), qui a éclaté quelques semaines seulement après la réalisation de son objectif de chasser l’armée malienne de territoires dont il se réclamait, a conforté ses détracteurs parmi les islamistes dans leur conviction que seul le projet islamique était à même de constituer l’élément fédérateur entre non seulement les différents clans touaregs, mais aussi les différentes composantes ethniques de la région de l’Azawad, voire de tout le Mali.
Cette conviction s’apparente à un projet de société alternatif, à la fois, à celui de l’Etat-nation malien (rongé par la corruption et le népotisme) et les programmes politiques de différents mouvements politico-militaires touaregs, qui se sont tous heurtés à l’organisation lignagère de leur société et d’un manque évident d’un ciment idéologique.
Ainsi, Iyad Ag Ghali, leader et fondateur d’Ançar Eddine, l’un des principaux protagonistes de la situation actuelle, a fait l’expérience de cette amère réalité. Son désenchantement, suite à l’échec de son projet initial de fédérer les Touaregs au sein d’une nation unie, expliquerait son adhésion au mouvement de prédication de la Tablighi Jama’at, qui a fait le lit du salafisme jihadiste actuel.
Alors qu’en adhérant à la Tablighi Jama’at, Iyad a opté pour un projet de prédication religieuse qui visait la transformation pacifique mais profonde et progressive de la société touareg malienne en vue de son intégration dans le cadre plus global de la Nation musulmane (oumma islamya), une autre frange de la rébellion touareg historique, sous la houlette du feu Ibrahim Ag Bahanga, ambitionnait de poursuivre le combat initial à travers la création de l’ATNMC.
Cependant, le déclenchement de la rébellion du MNLA, le 17 janvier 2012, a pris de court le projet d’islamisation progressive entrepris par Iyad Ag Ghali et l’a poussé à franchir une nouvelle étape en créant un mouvement djihadiste, Ancar Eddine.
Il apparaît dès lors que deux projets politiques antagoniques ont vu le jour au sein de Touaregs maliens : le premier, bien que conçu localement à partir de la conversion de certains réseaux locaux de la secte islamiste pakistanaise de la Tablighi Jama’at en un salafisme jihadiste, qui se rattache au projet islamique mondial ; le second projet, plus ancré dans l’histoire de la contestation des Touaregs maliens. Celui-ci, des élites scolarisées, contribuant ainsi à la reformulation de la contestation touareg dans un discours en adéquation avec le langage des institutions internationales de droit des minorités.
Ainsi, ce qui s’apparente à des tentatives de rapprochement entre le MNLA et Ançar Eddine, ne serait en réalité que l’expression du désire de certains acteurs de la rébellion traditionnelle, à joindre les deux projets de société ; mais surtout l’expression de la volonté d’Iyad Ag Aghali à phagocyter le MNLA, seule organisation qui fait obstacle à son ambition d’inscrire la question touarègue dans une dimension islamique. Jusqu’à récemment, certains observateurs de la scène sahélienne privilégiaient l’hypothèse selon laquelle Iyad Ag Ghali adopterait la même politique d’entrisme à l’égard des autres organisations islamistes (Mujao et AQMI) afin de présenter Ançar Eddine comme la seule entité islamique fréquentable, dans le but de les supplanter.
Ainsi, Iyad semblait être à la recherche de deux légitimités : l’autochtonie ou l’enracinement dans le local. Une légitimité historique. Ces deux légitimités lui sont indispensables pour asseoir son projet, alors qu’elles ne peuvent être acquises qu’au détriment, à la fois, du MNLA et des autres organisations islamistes (AQMI et Mujao). En effet, outre le MNLA qui, en plus d’incarner la légitimité historique de la rébellion touareg, il y a la chefferie traditionnelle, particulièrement celle des Ifoghas, dont l’idéologie est basée sur le chérifisme. A cela s’ajoute le religieux populaire. Les tenants de ces deux dernières institutions traditionnelles se sont manifestés par des prises de position tranchées contre les salafistes tout en appelant, dans une allusion à AQMI, les groupes armés non azawadiens à quitter la région. Cet appel fait suite à deux réunions, tenues par les savants et érudits les plus en vue dans l’Azawad, à Gao et Kidal les 24, 25 et 26 avril et 17, 18, 19 et 20 juin 2012.
Les observateurs de la scène malienne reconnaissent que le leader d’Ançar Eddine avait non seulement les moyens de sa stratégie, mais que celle-ci ne manquait pas de cohérence s’il n’avait pas sous-estimé les enjeux mondiaux qui ont poussé l’ancienne puissance coloniale à réagir à sa manœuvre de faire bouger les lignes de front, en le poussant davantage dans le giron de ses alliés islamistes qui deviennent ses seuls soutiens après qu’il ait été lâché par l’aile modérée de son mouvement, qui créa, sous la pression de la chefferie traditionnelle des Ifoghas, une nouvelle organisation, le Mouvement islamique de l’Azawad (MIA).
A l’issue de cette sixième rébellion en cinquante ans d’indépendance du Mali, on voit bien que le «problème touareg», qui n’était au départ qu’une question de bonne gouvernance, interne au système politique de ce pays, s’est non seulement internationalisé après son examen par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui a émis la décision n°2085 ayant ouvert la voie à l’intervention militaire des puissances étrangères, mais il s’est également globalisé après l’introduction de la dimension religieuse dans sa revendication traditionnelle.
Mais si le Mali, dans cette phase de réfondation de l’Etat, s’entête à vouloir rétablir la situation antérieure en refusant un dialogue sincère et inclusif en vue d’une solution durable et définitive avec ses populations touaregs, il sera alors difficile de prédire ce que sera le Sahel tout entier dans les années à venir.

Notes :

1-La publication du livre de H. Barth ( 1860) et les informations qu’il a livrées sur le pays touareg vont influencer et orienter, pendant longtemps, la vision des Européens vis-à-vis du Sahara et de ses habitants.
2- La mission du colonel P. Flatters fut stoppée et son escorte massacrée par les Kel Ahaggar, en février 1881.
3-C’est Henry Duveyrier qui fit connaître les Touareg de l’Ajjer et de l’Ahaggar, dans son livre Les Touareg du Nord (Edit. Challamel Ainé, libraire-éditeur. 1864 Paris).
4- E. Grégoire (1999) : Touareg du Niger :le destin d’un mythe (Paris, Karthala).
5-C. Ag Baye et R. Bellil (1986) : Awal, Cahiers d’études berbères, n°2, Edit. Paris MSH. 49-84.
6-Ch. Grémont (2010) : Les Touareg Iwellemmedan (1947-1896) : un ensemble politique de la boucle du Niger. Paris, Karthala.
7-C. Cortier (1908) : D’une rive à l’autre du Sahara.(Paris. Emile Larose).
8-A. Bourgeot, (1986) : les Mouvements de résistance et de collaboration en Ahaggar (Algérie) de 1880 à 1920. Annuaire de l’Afrique du Nord XXIII 1984 édit. Paris, CNRS. 479-499.
9-D. Badi (2010) : Les Touaregs de l’Adagh des Ifoghas : études des traditions orales. Mémoires du CNRPAH. Nlle série n°13 cnrpah, alger.
10- P. Boilley, (1999) : Les Touaregs Kel Adagh : dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain (Paris, Karthala).
11- A. Bourgeot, (1986) : les Mouvements de résistance et de collaboration en Ahaggar (Algérie) de 1880 à 1920. Annuaire de l’Afrique du Nord XXIII 1984 édit. Paris, CNRS. 479-499.
12- A. Bourgeot : Sahara : espace géostratégique et enjeux politiques (Niger). In horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/.../010023773.pdf.
13-A. Bourgeot, (1989) : Le Lion et la Gazelle : Etat et Touareg. Politique africaine, n°34, pp. 19-29. CNRS - Paris. France
14-R. Bellil, et D. Badi, (1993) : Evolution de la relation entre Kel Ahaggar et Kel Adagh. Les Cahiers de l’Iremam n°4, 95-110. Aix-en-Provence.
15- C’était pour éviter à la deuxième rébellion de connaître le même sort que la première que les rebelles avaient repoussé la médiation de l’aménokal Intalla Ag Attaher, en 1990.
16-Zeid Ag Attaher, le chef des rebelles a été arrêté et remis aux autorités de Bamako, en compagnie de Mohamed Ali Al Aansari et d’Elyas Ag Ayyouba, par le gouvernement de Ben Bella qui les a emprisonnés.
17-R. Bellil et D. Badi 1993, op. cit.
18-Il s’agissait de Zeid Ag Attaher, l’aménokal de l’Adagh des Ifughas et deux de ses compagnons.
19-R. Bellil et D. Badi (1995) : Les migrations des Touareg maliens en Algérie, études et documents berbères, n°13, Paris, Inalco, pp. 79-98.
20-R. Bellil, et D. Badi (1993) : Evolution de la relation entre Kel Ahaggar et Kel Adagh, Les cahiers de l’Iremam, n°4, CNRS. Aix-En-Provence, pp. 95–110
21- B. Lecocq (2010) : Disputed desert : Decolonization, Competing Nationalisms and Tuareg Rebellions in Northern Mali. Leiden-Boston, Brill.
22- On peut citer Elladi Ag Alla, Isuf Ag Cheikh, Amera ag Cherif, Yunes Ag Ayyouba…
23-G. Klute, (1995) : Hostilités et alliances. Archéologie de la dissidence des Touareg au Mali. Cahiers d’études africaines. Vol. 35, n° 137, pp. 55-71.
24- Le rôle joué par le mouvement touareg dans la chute du régime du général Moussa Traoré a souvent été passé sous silence par les intellectuels du sud et la presse de Bamako qui ne font référence qu’aux émeutes de mars 1990.
25-L’appellation Mouvement populaire de l’Azawad (MPA) est né au lendemain des Accords de Tamanrasset sous l’impulsion des autorités algériennes en remplacement de celle du Mouvement populaire de libération de l’Azawad (MPLA) pour, dit-on, donner une dimension plus sociale que militaire aux revendications du mouvement touareg. Ce fut là la première manifestation de l’influence de l’Algérie sur le mouvement touareg qui est surtout né et s’est développé en Libye.
Ceci constitue une première intervention des autorités algériennes dans les affaires internes du mouvement touareg et présage de l’orientation future de cette intervention.
26-Certains spécialistes, notamment B. Lecocq (2010, op.cit.) hésitent à qualifier ce dernier mouvement de rébellion du fait qu’il n’a pas mobilisé l’ensemble des Touaregs maliens.
27-Lecocq B. 2007 : La guerre contre la terreur dans un nuage de poussière : pièges et fondrières sur le front saharien, version électronique de l’article publié dans Journal of Contemporary African Studies, 25, 1, pp. 141-166. http://www.informaworld.com/smpp/title~content=t713429127~db=all.
28-Pan Sahel Initiative (PSI) et Trans-Sahara Counterterrorism Initiative (TSCTI): http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=9071.
29-Cf. « Le président Bouteflika, un rôle majeur pour la paix en Afrique », in Al Moudjahid, 23 juin 2008, Alger.
30-Boukary-Daou : Crise du Nord : les autorités manquent-elles des réponses ? In Le républicain du 23 décembre 2008.

Dida Badi Ag Khammadine est détenteur d’un PhD en anthropologie africaine de l’université Bayreuth (Allemagne). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et études sur les Touareg édités aussi bien en Algérie qu’à l’étranger.

Pour le Quai d'Orsay, l'Afrique est une zone "rouge"

Pour le Quai d'Orsay, l'Afrique est une zone "rouge"
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La zone nord-ouest du Bénin est "déconseillée sauf raisons impératives" par le Quai d'Orsay.
La zone nord-ouest du Bénin est "déconseillée sauf raisons impératives" par le Quai d'Orsay. | MAE

La France a mis en garde, samedi 23 février, contre des risques d'attentat ou d'enlèvement au Bénin, et demandé à ses ressortissants d'observer une "vigilance accrue" dans ce pays. L'engagement de la France au Mali ainsi que celui des pays membres de la Cédéao (Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest) dont fait partie le Bénin, "est susceptible d'avoir des répercussions sur la sécurité des Français résidents ou de passage" dans ce pays, selon les conseils aux voyageurs du ministère des affaires étrangères. "Le risque d'enlèvement ou d'attentat existe au Bénin", ajoute le ministère, en déconseillant formellement de se rendre dans la zone nord-est du pays, frontalière avec le Nigeria.

Carte des restrictions de circulation au Sahel.
Carte des restrictions de circulation au Sahel. | Quai d'Orsay

Sanctuaire des djihadistes et trafiquants en tout genre, le Sahel est devenu, au gré des interventions militaires en Afghanistan, en Libye et au Mali, le plus grand territoire frappé par des restrictions formelles de circulation émanant du Quai d'Orsay, comme le montre la carte du ministère ci-dessous. Signalée en rouge dans les "conseils aux voyageurs", la mention "formellement déconseillé" correspond au plus haut niveau de danger identifié par la diplomatie française. Elle signale les endroits du monde où la vie des Français, et plus généralement des Occidentaux, est "explicitement et directement menacée".
Pour impressionnante qu'elle soit, la carte "Sécurité au Sahel" proposée sur le site du Quai d'Orsay ne donne pas une image exhaustive de la zone à risque, qui s'étend sur plus de 7 millions de kilomètres carrés, soit dix fois la superficie de la France. En incorporant d'autres pays de la ceinture sahélienne frappés par des restrictions formelles, comme l'Algérie, le Tchad, le Soudan, le Soudan du Sud et le Nigeria, ou riverains, comme la Tunisie, la Libye, l'Egypte, le Cameroun et la République centrafricaine, on obtient la carte suivante :
Les zones sahéliennes formellement déconseillées par le Quai d'Orsay
Les zones sahéliennes formellement déconseillées par le Quai d'Orsay | Le Monde.fr

L'incapacité des Etats de la région à contrôler ces immenses étendues désertiques aux frontières arbitraires et poreuses a transformé la région sahélo-saharienne en une vaste zone de non-droit, propice aux conflits armés, aux ambitions djihadistes et aux trafics en tout genre (drogue, armes, véhicules volés, faux médicaments, êtres humains...).
Une problématique qui concerne, dans une moindre mesure, un grand nombre de pays d'Afrique, de loin le continent le plus concerné par les restrictions du Quai d'Orsay. En tout, vingt-quatre pays africains sur un total de cinquante-quatre sont concernés par des restrictions formelles. Souvent sécurisés sur une grande partie de leur territoire, ils ont tous un talon d'Achille (une frontière perméable, un conflit armé, une zone de trafic...) qui motive une alerte maximum (en rouge sur la carte ci-dessous).
En considérant le niveau inférieur d'alerte ("déconseillé sauf raison impérative", en orange sur la carte), trente-six pays en tout sont concernés par une restriction de circulation. Seuls dix-huit Etats africains contrôlant intégralement leur territoire bénéficient de la mention "vigilance normale" sur l'ensemble de leur superficie (en vert). Les pays en jaune sont classés en "vigilance normale", mais accompagnés de la mention "vigilance accrue" en raison de l'intervention française au Mali.
Cliquez sur les pays pour plus de détails et la fiche du Quai d'Orsay :

Les conseils aux voyageurs du Quai d'Orsay oscillent entre deux impératifs : s'assurer de ne faire courir aucun risque aux citoyens français, tout en veillant à ne pas freiner déraisonnablement les échanges, humains et économiques, entre la France et les pays concernés. Parfois jugés exagérément prudents, ils s'appliquent à tout le monde : personnels d'ONG, familles de diplomates, entrepreneurs ou simples touristes, contraignant nombre d'acteurs à revoir leur façon de travailler avec l'Afrique.
"Le nombre de restrictions a explosé depuis quelques années, explique le professeur de géographie politique Christian Bouquet, ancien conseiller chargé de la coopération auprès des ambassades de France. Je gère la mobilité étudiante [à l'université Michel-de-Montaigne-Bordeaux-III], et on a quasiment fait une croix sur tous les déplacements en Afrique. On n'a aucune garantie qu'un étudiant envoyé au Burkina Faso restera à Ouagadougou... On ne peut plus prendre le risque."
LES ONG CONTINUENT DE TRAVAILLER

Face à la dégradation de la situation sécuritaire, les ONG qui continuent de travailler dans des zones à risques ont entièrement repensé leur mode opératoire. "Jusqu'en 2008-2009, le Sahel était relativement stable. La sécurité n'était pas au centre de nos préoccupations, explique Filipe Ribero, directeur général de Médecins Sans Frontières (MSF). Depuis cette période, nous avons reconsidéré la composition de nos équipes dans cette zone."
En clair, MSF a remplacé les expatriés occidentaux par des expatriés africains, ce qui lui a permis de continuer à opérer dans des zones à risque comme le nord du Mali jusqu'à aujourd'hui. Une présence négociée avec les groupes armés (MNLA, Ansar Eddine ou Mujao), devenus "autorités" de facto, comme le montre ce film de l'ONG.

"On doit les convaincre de notre neutralité et de notre utilité. Notre efficacité est notre seul gilet pare-balles, explique Filipe Ribero. Mais eux aussi ont intérêt à notre présence. Dès lors qu'un groupe administre une zone, il a une responsabilité sociale : il doit prouver aux populations que son arrivée n'entraîne pas une dégradation de la situation. Aucun groupe, qu'il fonde son action sur une revendication politique, territoriale, religieuse ou mafieuse, n'a intérêt à se mettre à dos la population. Ils doivent garantir un minimum de contrat social, au risque de mettre en péril leurs ambitions politiques ou leurs trafics."
Les organisations humanitaires sont ainsi prises dans un dilemme permanent. "Jusqu'à quel point sommes-nous prêts à être utiles à ces groupes ? Jusqu'où pousse-t-on cette logique d'alliance objective ?", questionne le directeur général de MSF.
Eau vive, une petite ONG de développement locale, n'a pas les mêmes préoccupations. Elle travaille uniquement avec les collectivités locales, le plus gros de son personnel est depuis longtemps africain (70 employés sur 80), et son financement est en grande partie public. L'organisation a donc dû rendre des comptes au ministère des affaires étrangères, qui lui a demandé, ainsi qu'à d'autres, de prévoir un dispositif de sécurité. "Nous avons interdit à nos employés les trajets de nuit et certaines zones sensibles, comme Maradi au Niger et Markaye au Burkina Faso, explique Laurent Chabert d'Hières, directeur d'Eau vive. Mais à la différence d'autres ONG plus importantes, nous refusons les convois armés."
Hors d'Afrique, la plus grande zone "rouge" est constituée par l'ensemble Pakistan-Afghanistan, deux pays intégralement déconseillés par le Quai d'Orsay. D'autres pays d'Asie (Birmanie, Indonésie, Kazakhstan...) sont frappés d'une restriction sur une partie de leur territoire, tout comme des Etats d'Amérique (Colombie, Mexique...) ou d'Europe (Turquie, Azerbaïdjan...).

Violents combats au Mali contre les jihadistes - Libération

Violents combats au Mali contre les jihadistes - Libération

Violents combats au Mali contre les jihadistes

Un soldat français à Gao le 21 février 2013.
Un soldat français à Gao le 21 février 2013. (Photo Joe Penney. Reuters)

Le Tchad a annoncé vendredi soir avoir tué 65 jihadistes dans le cadre de cette traque, mais avoir aussi enregistré 13 morts dans ses rangs.

Libération
De nouveaux combats ont opposé samedi des rebelles touareg alliés aux forces françaises et un groupe armé dans le nord du Mali, où la traque des jihadistes se poursuit avec la mort, selon N’Djamena, de 13 soldats tchadiens et 65 islamistes dans le massif des Ifoghas.
Selon des sources sécuritaires régionale et malienne, des combattants du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, rébellion touareg) ont affronté samedi matin les hommes d’un groupe armé à In-Khalil, localité proche de Tessalit et de la frontière avec l’Algérie, où un attentat-suicide avait visé la veille les rebelles touareg.
La source sécuritaire malienne a évoqué «des combattants arabes» affrontant le MNLA, sans plus de détails. Samedi après-midi, le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA, autonomiste), créé en mars 2012, a affirmé à l’AFP avoir attaqué samedi vers 04H00 (locales et GMT) le MNLA en représailles à des violences contre des Arabes dans la zone.
Les affrontements se poursuivaient samedi après-midi mais avaient «baissé d’intensité», selon un responsable du MAA, Boubacar Taleb, qui n’a pas fourni de bilan.
Mohamed Ibrahim Ag Assaleh, responsable du MNLA basé à Ouagadougou, a assuré que les assaillants sont des «terroristes» menés par Omar Ould Hamaha, du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), un des groupes islamistes ayant occupé le nord du Mali en 2012 et qui a revendiqué un attentat-suicide commis vendredi à In-Khalil.
Puis samedi après-midi, Mohamed Ibrahim Ag Assaleh a indiqué que le MNLA avait repoussé «les jihadistes à 10 km plus loin au nord-ouest d’In-Khalil», sans enregistrer de victimes dans ses rangs. «Nos forces ont trouvé trois corps de jihadistes et un véhicule incendié», a-t-il dit.
In-Khalil est à plus de 175 km au nord de Kidal. Les forces françaises ont repris fin janvier le contrôle de l’aéroport de Kidal avec quelque 1 800 soldats, qui sécurisent la ville, contrôlée depuis peu par des islamistes se disant «modérés» et le MNLA qui y refuse la présence de soldats maliens mais assure collaborer avec la France.
La région de Kidal abrite aussi l’Adrar des Ifoghas, zone montagneuse entre Tessalit et Kidal-ville (1 500 km de Bamako) considérée par certains Touareg comme leur berceau et où se sont réfugiés de nombreux islamistes armés liés à Al-Qaïda traqués par l’armée française.
Le Tchad a annoncé vendredi soir avoir tué 65 jihadistes dans le cadre de cette traque, mais avoir aussi enregistré 13 morts dans ses rangs. Il s’agit des pertes connus les plus lourdes subies par les forces soutenant le Mali.
Le président français François Hollande a salué samedi l’action de l’armée tchadienne, qui «témoigne de la solidarité africaine à l'égard du Mali». «Ces combats vont se poursuivre», a estimé François Hollande. «C’est vraiment, là, la dernière phase du processus puisque que c’est dans ce massif-là que sont sans doute regroupées les forces d’Aqmi» (Al-Qaïda au Maghreb islamique).

Attentats jihadistes programmés

Cette semaine, la France a annoncé qu’un de ses soldats a été tué lors d’une opération dans l’Adrar des Ifoghas, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tessalit, le 19 février. Elle a indiqué avoir détruit «deux importants dépôts de munitions» des jihadistes et tué «plus d’une vingtaine» de «terroristes».
A 350 km au sud-ouest de Kidal, Gao, la plus grande ville du nord du Mali, l’armée malienne poursuivait des opérations de «ratissage» samedi, au lendemain de combats avec des islamistes infiltrés.
Vendredi, des soldats maliens avaient combattu les jihadistes à l’arme lourde - notamment contre la mairie de Gao, où s'étaient retranchés certains d’entre eux portant des ceintures explosives - avec l’appui de l’armée française.
A la mairie, les islamistes ont été «neutralisés» par les forces maliennes, «un élément du génie français est intervenu afin de désamorcer les charges explosives. Au cours de cette action, deux soldats français ont été très légèrement blessés», a indiqué l'état-major de l’armée française dans un communiqué.
De même source, une dizaine de jihadistes ayant tenté de fuir par le fleuve Niger ont aussi été «neutralisés». Le Mujao, qui a annoncé récemment avoir envoyé des combattants à Gao, a réitéré samedi ses menaces d’attaques dans le Nord malien et évoqué des attentats programmés par les jihadistes à Bamako, mais aussi Ouagadougou et Niamey, capitales du Burkina Faso et du Niger voisins dont des troupes participent à la force africaine déployée au Mali.
Ce sont «des zones favorables pour nos kamikazes», a assuré le porte-parole du Mujao, sans plus de détails. Les Etats-Unis ont indiqué vendredi avoir déployé plusieurs drones au Niger, en soutien aux forces françaises au Mali, pour effectuer des vols de surveillance au-dessus de la zone de conflit. Samedi, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a estimé que la situation au Mali mettait en danger la sécurité de son pays, dont le Sud-Est a connu en janvier une sanglante prise d’otages par un commando islamiste.

Au Mali, les islamistes ont la «capacité de destruction d'une armée» - Libération

Au Mali, les islamistes ont la «capacité de destruction d'une armée» - Libération

Le commandant de la zone de Gao présentait à la presse ce dimanche des armements, notamment lourds, saisis dans la région depuis le 26 janvier.

Libération
Les groupes islamistes armés du nord du Mali ont la «capacité de destruction» d’une véritable armée, a affirmé dimanche le colonel Laurent Mariko, commandant de la zone de Gao, qui présentait à la presse des armements, notamment lourds, saisis dans la région depuis le 26 janvier.
«En face, ça nous donne une idée d’une armée, en fait, des organisations qui ont les capacités d’une armée, la capacité de destruction d’une armée», a déclaré le colonel Mariko.
Selon lui, ces stocks (fusils d’assaut, mitrailleuses, lance-roquettes, obus, explosifs...) saisis par les forces françaises et maliennes étaient «des stocks de l’armée malienne mais aussi de la gendarmerie sénégalaise ou d’autres pays limitrophes».
Parmi les armements exposés, une journaliste de l’AFP à Gao a notamment vu des fusils d’assaut dont des M-16 américains, des fusils à pompe, des fusils de tireur d'élite de fabrication tchèque, un panier de roquettes de fabrication russe à monter sur hélicoptère, des lance-roquettes multiples, des obus de 155 mm, des explosifs avec leur détonateur et de la grenaille ainsi que des uniformes de différents corps de l’armée malienne. Elle a aussi vu des autocollants avec des drapeaux de la Libye.
Gao, plus grande ville du nord du Mali à 1.200 km de Bamako, a été occupée pendant neuf mois en 2012 par des groupes islamistes armés liés à Al-Qaïda et a été reprise par les armées française et malienne le 26 janvier.
Depuis, elle a été le théâtre de violences de la part de jihadistes qui s’y sont infiltrés et y ont commis les premiers attentats-suicides de l’histoire du Mali.
L’armée malienne, sous-équipée, a été mise à rude épreuve en 2012 par les groupes armés, particulièrement islamistes, qui, selon plusieurs sources concordantes, se sont notamment approvisionnés en armes lourdes en Libye, à la faveur de la chute de Mouammar Kadhafi - dirigeant libyen déchu et tué en 2011 - dont le régime possédait un arsenal important.
En avril 2012, la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (Raddho), une ONG basée à Dakar, avait évoqué «des milliers de rebelles» ayant quitté la Libye «avec 35.000 tonnes d’armements» et qui ont pu entrer au Mali

Exclusivité RFI: quand le numéro un d'Aqmi prenait la plume pour fixer un cap au Mali - Mali - RFI

Exclusivité RFI: quand le numéro un d'Aqmi prenait la plume pour fixer un cap au Mali - Mali - RFI

Document écrit par M. Droukdel sur la stratégie d'Aqmi au Mali.
Document écrit par M. Droukdel sur la stratégie d'Aqmi au Mali.
RFI/Nicolas Champeaux

Par Nicolas Champeaux
RFI et Libération ont découvert à Tombouctou la feuille de route d’Aqmi pour le Mali. Ce document intégral - une première - fait 79 pages, datées du 20 juillet 2012, soit quatre mois après la conquête du Nord par des groupes jihadistes. Son auteur ? Le chef d’Aqmi, Abdel Malek Droukdel. Ce vade mecum en six chapitres était destiné aux dirigeants d’Aqmi et d’Ansar Dine.


Avant de fuir Tombouctou, les chefs d’al-Qaïda au Maghreb islamique avaient bien passé des documents à la broyeuse, des listes de noms et de numéros de téléphones pour la plupart.

Mais dans les locaux saccagés de la radio télévision nationale ORTM à Tombouctou, où Aqmi avait installé la commission de presse des jihadistes, il y avait encore, parmi un tapis de feuilles recouvertes de poussière, des interprétations de versets du Coran téléchargés sur internet, des cahiers de coloriage avec des princesses aux épaules dénudées, des feuilles d’émargement, et le programme d’un séminaire sur l’Islam destiné aux jeunes cadres. Ironiquement, ce dernier se clôturait par une introduction à la démocratie.

Au milieu de ce fatras, il y avait surtout une feuille de route d’Aqmi : 79 pages rédigées par Abou Moussab Abdelwadoud, alias Abdel Malek Droukdel, le numéro un de la filiale africaine du groupe terroriste al-Qaïda. Depuis la naissance d'Aqmi en 2007, c’est la première fois que l'intégralité d'un de ses documents internes est retrouvée et en mesure d’être diffusée.

Un plan en six chapitres

Ce document, l’agence américaine Associated Press en avait déjà retrouvé une partie à la mi-février. Sa mise en page, réalisée par le biais d’un logiciel de traitement de texte, est soignée. En haut de la page de garde : le nom de l’organisation, al-Qaïda au Maghreb islamique. Ensuite le titre, « Feuille de route afférente au Jihad islamique dans l’Azawad », puis la date : 20 juillet 2012. Et enfin la cote, 33/234.

Concernant le style, Abdel Malek Droukdel organise son propos suivant les méthodes enseignées dans les universités et les grandes écoles. Il amorce son introduction par une accroche contextuelle, et pose la problématique que l’on peut résumer ainsi : comment donner naissance au territoire islamique de l’Azawad en associant la population sans attirer l’attention de la communauté internationale sur Aqmi ? Pour clore l’introduction, le stratège esquisse des réponses et soumet l’ossature de son plan, qu’il décline en six chapitres, tel un consultant chargé d’un audit.


Abdel Malek Droukdel, alias Abou Moussab Abdelwadoud, numéro un d'al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), le 24 mai 2012.
AFP PHOTO / AL-ANDALUS

« Nous ne pouvons combattre tout un peuple »

Dès le premier chapitre, intitulé « Vision globale du projet jihadiste islamique dans l’Azawad », Droukdel condamne la destruction des mausolées et les lapidations décidées par ses frères. « Vous avez commis une grave erreur, écrit-il. La population risque de se retourner contre nous, et nous ne pouvons combattre tout un peuple, vous risquez donc de provoquer la mort de notre expérience, de notre bébé, de notre bel arbre », prévient le chef terroriste, qui file souvent la métaphore quand il prend la plume.

Droukdel prône donc une approche progressive. « Il faut éviter de mettre en œuvre des solutions globales sans tenir compte de l’environnement local », suggère-t-il dans ce document rédigé après les premières destructions de mausolées, qui ont choqué la population de Tombouctou, la ville aux 333 saints. « La charia prévoit le recours au fouet pour punir l’adultère, mais il nous faut d’abord commencer par sensibiliser la communauté et l’éduquer à l’Islam, alors seulement nous pourrons envisager les punitions », propose-t-il.

Dans ce document, qui a fait l’objet de concertations, il se prononce en faveur de l’établissement d’un Haut conseil islamique indépendant pour assurer l’application de la charia à travers le territoire. Mais l’homme qui a commandité plusieurs attentats suicides semble prêt à ménager la population du nord du Mali pour mener à bien son expérience dans l’Azawad, son laboratoire.


Abdel Malek Droukdel sur l'écran d'un groupe de surveillance américain de terrorisme à Paris, le 19 novembre 2010.
AFP/THOMAS COEX

« Que pouvons-nous demander de plus au MNLA ? »

Le document est par ailleurs riche en enseignements sur la stratégie d’Aqmi vis-à-vis de ses alliés locaux. Il décrit comment Aqmi compte instrumentaliser le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), mais aussi dans une moindre mesure, le groupe Ansar Dine mené par Iyad Ag Ghali.

Tout au long de sa feuille de route, Droukdel n’a de cesse de regretter la rupture avec le MNLA. En juin, le mouvement de libération avait accepté, en signant un accord qui a fait long feu, le principe de l’islamisation de l’Azawad. « Que pouvons-nous bien lui demander de plus ? » s’interroge l’émir, qui rédige son document le mois suivant.

« On ne peut pas demander aux membres du MNLA de devenir salafistes et de rejoindre les rangs d’Ansar Dine du jour au lendemain », proteste Droukdel. Le patron d’Aqmi prévoit donc d’attribuer la majorité des portefeuilles ministériels au mouvement, qui doit néanmoins renoncer à des postes clés : les Affaires religieuses, la Justice et l’Education. Pour la Défense, il propose la création d’une organisation regroupant tous les mouvements, afin que la sécurité soit l’affaire de tous.


Abdel Malek Droukdel (d) avec Abu Mussab Abdel Wadoud, du groupe terroriste algérien GSPC
(Photo : AFP)

Nouer de larges alliances

Quant à Ansar Dine, Iyad Ag Ghali hérite du poste de chef du gouvernement de transition, dont l’objectif est de « gérer la transition et rédiger une Constitution pour l’Etat islamique de l’Azawad ». Un chef très encadré, car Droukdel propose qu’Aqmi mette à sa disposition des jihadistes pour gérer les villes libérées. Le chef terroriste ne prévoit pas non plus d’associer Ansar Dine à ses activités de jihad international, et il ne cache pas qu’il souhaite nouer des alliances les plus larges possibles afin de gonfler les rangs de combattants en cas d’intervention militaire.

« Les alliances sont essentielles, écrit Droukdel. Cela nous procure trois avantages. Si nous sommes agressés, nous ne serons pas seuls. Aussi, la communauté internationale ne concentrera pas ses pressions uniquement sur nous, mais aussi sur nos alliés. Enfin, nous ne serons pas seuls à assumer la responsabilité d’un éventuel échec. »

Droukdel semble anticiper une intervention militaire pour déloger les islamistes de l’Azawad. Le sixième chapitre est consacré à cette éventualité. Mais d’après une première traduction partielle du document, il n’est pas développé. Cela dit, par endroits, Droukdel paraît optimiste sur la longévité de son Etat islamique de l’Azawad. En tout cas, il pense déjà à la politique étrangère. « Tenons des propos rassembleurs pour gagner la sympathie de nos voisins », conseille le chef terroriste